vendredi 13 mars 2015

« Tu as la même voix que les blancs. »

Hier (vendredi) ne fut pas une belle journée.. Ces instants où je lâche prise, où je veux tout quitter, tout abandonner pour refaire ma vie ailleurs, agir aux antipodes de ce qui serait mon comportement habituel. M'isoler et n'adresser la parole à personne.

Cependant, je me suis posée dans ce local au sein de l'université qui est le QG d'une association étudiante mais également le lieu où sandwichs, boissons froides ou chaudes et petits encas individuels trop chers pour ce qu'ils vaudraient dans un pack entier se vendent. Connaissant le vendeur, j'ai pris sa place pendant qu'il conversait avec les personnes présentes dans le local et j'ai accueilli les clients afin de leur servir ce qu'ils voulaient.

Un des étudiants arrive et me demande quelque chose que je lui sers et me sort : « Tu as la même voix que les blancs », je lui ai demandé d'expliciter ses dires. Il surenchérit en disant « Ça se voit que tu es née ici, tu parles un français trop trop blanc ». J'ai fini par envoyer valser le self-control pour lui dire qu'il ne me connaissait pas, qu'il n'avait AUCUNE idée d'où je venais, les langues que je parlais  et qu'il pouvait se garder ses vieux commentaires. Il a hoché la tête avant de partir. Énervée certes, mais pas étonnée.

On reproche souvent aux européens sans origines extra-européennes de ne pas connaître l'histoire du commerce triangulaire, de la traite et de l'esclavage, qui fait partie de l'histoire de France, mais le reproche s'adresse également à ces africains qui n'ont pas connaissance des conséquences de l'immigration vers les anciennes métropoles coloniales et des répercussions sur les enfants des migrants de l'époque. Vous l'aurez bien compris, je parle à l'échelle individuelle, personnelle et française.

Beaucoup de personnes n'arrivent pas à s'imaginer qu'en Occident une personne de couleur marron reconnue comme étant un(e) Noir(e) puisse être autre chose qu'Africain(e). Partout où cette personne ira, peu importe son lieu de naissance, son milieu social, son niveau de vie, sa profession, cette personne sera toujours renvoyée à ses origines qui sont visibles à travers sa couleur de peau, la texture de ses cheveux, ses traits censés informer de son appartenance.

Pas un seul instant, les gens ne penseront au fait qu'il y a plusieurs siècles, certains hommes se sont octroyés le devoir d'aller «civiliser» des peuples qu'ils n'estimaient pas l'être, d'aller imposer leur religion de l'autre côté de la Méditerranée et de découper un si grand territoire comme des gamins se partageant un vulgaire paquet de bonbons achetés en traçant des lignes selon leurs bons vouloirs.

Pas un seul instant, les gens ont pensé que durant cette guerre contre les totalitarismes et en particulier contre le nazisme, ils ont sollicité ces hommes qui n'avaient rien à voir dans leurs conflits, afin de donner leur vie pour un pays qui a agenouillé le leur.

Pas un seul instant, les gens n'évoqueront ces politiques publiques migratoires consistant à importer de la main d'oeuvre des colonies ( anciennes ou actuelles d'ailleurs ) afin que ces personnes occupent des emplois qui manquent cruellement de travailleurs. C'est ainsi qu'aux Antilles avec le BUMIDOM ( lien 1, lien 2 ) mais également en parallèle des personnes venues d'Afrique, des centaines de milliers de personnes débarquèrent en France. Des gens que l'on a sollicité pour venir, à qui on a promis la lune autrefois et qui sont devenus les bouc émissaires du pays qui les a fait venir. Beaucoup d'entre eux ont migré en se disant qu'ils fuiraient la misère, et c'est une toute autre épreuve qu'ils ont du affronter : le rejet.

Ces gens ont fait des enfants, des enfants qui se sont retrouvés dans un pays qui ne reconnaissaient plus les politiques passées et qui n'a, à mon sens, pas su reconnaître les spécificités de chacun. Mais un pays dans lequel ils sont nés, dans lequel ils ont été scolarisés et dont ils ont intériorisé les valeurs. Comment nier une telle socialisation ? Comment renier les impacts que la culture a pu avoir peu importe la culture des parents, la couleur de la peau ?

Il m'est arrivée de me sentir rejetée par ce pays qui m'a vu naître, me sentir cataloguée, catégorisée, caricaturée.. J'ai compris que d'une certaine manière, je ne serai jamais vue comme la française que je suis mais que je ne correspondrai jamais à la femme africaine à laquelle j'aspirais dans mes idéaux : Ne pas me défriser les cheveux, écouter du Franco à longueur de journée, parler tigrinya ne changeront rien au fait que je suis née dans le Val d'Oise, que j'ai intériorisé les codes et les normes de la société occidentale dans la première partie de ma vie. Mais à côté de cela, rien ne me force à choisir d'un côté ou d'un autre. Nous sommes une multitude de choses, un carrefour de cultures, un mélange de goûts,


Je n'ai pas honte de le dire, j'ai fini par l'accepter.. Je n'ai pas d'accent lorsque je parle, je n'ai pas grandi auprès de mes grands-parents ni de mes frères et soeurs par extension (à comprendre cousins et cousines), Lomé, Libreville Kayes ne sont pas les villes les plus proches de mon lieu de vie ( pour le moment). 

Pour certains, cela fait de moi une noire pas comme les autres et pour d'autres, cela fait de moi une bounty (Blanche à l'intérieur, noire à l'extérieur). Quand j'entends de telle phrase, je me dis que l'humain n'a rien compris. Ni l'Européen, ni l'Africain d'ailleurs.
Cela me fait penser à cette « Africanité perdue » ces dix derniers siècles que certains pensent retrouver en faisant abstraction des trois religions monothéistes sur le continent, à cette animosité envers les personnes blanches ou en agrémentant toutes leurs argumentations de « C'est ça les Noirs»


Parfois, j'ai la sensation que je me répète d'un article à un autre

Alors de quel droit, un jeune homme NOIR qui ne me connaît à peine OSE s'adresser à moi en me disant que je parle TROP BIEN FRANÇAIS pour une noire, que limite je devrais avoir honte ?

Avez-vous choisi votre sexe à la naissance ? Vos parents ? Leurs niveau de vie ? La forme de vos orteils ? Votre couleur ? A priori, la réponse est NON.

Là d'où je viens ne détermine pas qui je suis, mes goûts, mes aspirations futures. Et personne n'a à vous dire qui vous êtes, ce que vous devriez être parce qu'il n'est pas satisfait du peu qu'il a pu apercevoir en vous.

Signé Ryel

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